ALAIN MUNEEAN : « Il y a une déconnexion entre l’école et la vie de l’enfant »

ARTICLE PARU DANS LE MAURICIEN | 7 JUILLET, 2014 – 19:30

muneean7juilAlain Muneean, directeur de Terre de Paix, aborde la question de violence et d’indiscipline dans les écoles. Étant dans une organisation où il est appelé à travailler avec des enfants réputés « difficiles », il jette un regard critique sur le système. Il plaide pour un encadrement approprié dès la petite enfance au lieu des interventions d’urgence. Alain Muneean met aussi l’accent sur l’importance de l’expression et de la valorisation de l’enfant.

L’indiscipline est devenue un sujet brûlant dans les écoles et collèges aujourd’hui. Vous avez été appelés à intervenir dans deux écoles primaires ces dernières années. Parlez-nous cette expérience.

Nous avons été appelés à Camp-Levieux en premier, car il y avait à cette époque un gros problème d’indiscipline à l’école. L’initiative était de la Parents Teachers Association. Il faut dire qu’à cette époque il y avait des personnes très impliquées que ce soit au niveau de l’école ou du ministère. Notre seule condition avait été d’intervenir pendant les heures de classe et non pas après l’école. De même, nous voulions exclure tout réflexe de « dres zanfan. » Il a fallu en premier lieu faire un profiling des enfants et pas seulement ceux qui posaient des problèmes. Cela nous a permis d’identifier les cas les plus difficiles – une vingtaine environ – et proposer un programme d’intervention trois fois la semaine. Notre approche reposait sur trois piliers : donner l’occasion aux enfants de s’exprimer, utiliser la musique comme moyen d’apprentissage et introduire la movement education (ndlr : éducation physique). Pour l’expression, c’est la langue maternelle qui a été utilisée. Très vite, la configuration de l’école a changé. Il y a eu un ou deux cas plus difficiles qu’il a fallu envoyer à Terre de Paix.

Comment une telle approche a été accueillie dans un système dit compétitif ?

Il faut dire que nous n’étions pas seuls. Nous avions la chance d’avoir une bonne équipe, que ce soit au niveau du ministère ou de l’école. Je ferai même ressortir que nous avons été la première organisation autorisée à utiliser le kreol comme médium à l’école, avant même son entrée officielle dans le système. Nous avons aussi travaillé en collaboration avec les parents. La dimension communautaire est importante pour aider à ressouder les liens. Il y a eu des rencontres individuelles ainsi que des thérapies de groupe pour les parents. C’était un moyen d’extirper ce qui les fait souffrir et qui se manifeste en colère et agressivité. On a vu des parents pleurer lors des réunions. Ce projet a duré deux ans. Au bout d’une année, nous avons été appelés à intervenir à Mangalkhan, où nous avons retrouvé le même schéma. Nous avons adopté la même approche, avec le soutien de l’UNDP. Malheureusement, ce genre de programme perd vite de son importance lorsque le problème est réglé. Nous sommes dans un système qui comporte ses contraintes : il faut compléter le curriculum, les enseignants et maîtres d’école changent et n’ont pas les mêmes intérêts… Au bout d’un certain temps, on sentait des réticences. C’est difficile de monter une action cohérente quand on n’est pas chez soi. On a préféré tout arrêter. À mon avis, on ne pourra venir à bout de l’indiscipline et de la violence que s’il y a une réforme du système lui-même.

L’indiscipline découlerait de notre système éducatif ?

Ce que je veux dire c’est que dans notre système actuel, les enseignants ont une tâche spécifique. Ils doivent suivre le curriculum, ils ont un objectif précis. Or, la violence est un problème systémique à la société. L’enfant vient à l’école avec tout ce qu’il vit. Nous avons trop tendance à agir en urgence. On cherche des solutions lorsque survient le problème. Moi je pense qu’il faut agir le plus tôt. Des structures comme les centres d’éveil pour les enfants sont devenues importantes. Cela permet à l’enfant, très tôt, d’être stimulé sainement pour faire face aux mauvaises stimulations. Par exemple, la violence dans la famille a un impact sur le cerveau de l’enfant, mais si nous pouvons stimuler l’autre partie du cerveau, il pourra apprendre à maîtriser ses sentiments. Il faut mettre plus de ressources dans la petite enfance. Pour moi, l’avenir est là. Ce n’est qu’en intervenant le plus tôt possible qu’on pourra avoir des sustainable results. On ne peut attendre le primaire pour savoir si un enfant est hyperactif ou s’il a un problème de comportement. Il ne faut pas se contenter non plus du fort taux de scolarité. Combien d’enfants sont physiquement présents à l’école, mais mentalement absents ? Il y a une déconnexion entre l’école et la vie de l’enfant. Toute réforme doit prendre cela en considération. Bien sûr, il y a eu ces derniers temps des tentatives de deloading pour alléger le programme, mais il reste encore beaucoup à faire. Il faut une réforme fondamentale. Si par exemple on construit quelque chose dans les centres d’éveil que le primaire viendra détruire avec un programme étroit et hautement académique, on n’avancera pas.

À Terre de Paix, vous travaillez avec des jeunes dits « difficiles », comment vivez-vous cette situation ?

Nous sommes dans un système d’éducation alternative. Les jeunes avec lesquels nous travaillons ont soit connu des échecs dans le mainstream, soit nous ont été confiés en raison de leur situation de vulnérabilité. Notre approche doit donc être connectée à un ensemble économique et social. Beaucoup de ces enfants ont été marqués par le conflit parental, l’alcool, la drogue. Ils ont donc encore plus de difficultés, ayant grandi dans un milieu hostile. Ils ont connu l’instabilité émotionnelle très tôt. C’est pour cela que notre intervention vise surtout à leur donner la parole. L’expression fait partie d’une initiative de reprise en main. N’étant pas dans le système du gouvernement, nous avons plus de liberté pédagogique. Nous utilisons la langue maternelle pour leur permettre de s’exprimer. Le literacy and numeracy ainsi que nos thématiques sont en langue maternelle, avec une perspective vers l’anglais. De même, nous avons une méthode basée sur les activités, avec des regroupements de 6 à 7 enfants. Qui dit expression dit aussi créativité : théâtre, musique, peinture… Dans un contexte plus large, nous abordons les Home Economics, l’agriculture, l’informatique et l’éducation physique. En parallèle, nous travaillons avec les parents car il faut reconnecter l’enfant à sa famille. Pour qu’un enfant donne de bons résultats, il faut qu’il se sente bien à la maison. C’est un travail difficile, qui demande une bonne compréhension de la situation avec une approche psycho thérapeutique.

Parvenez-vous ainsi à réduire la violence et l’indiscipline ?

Nous parvenons dans une grande mesure à gérer le problème, mais, comme je l’ai dit, la violence est liée à la société. Si on ne fait pas d’efforts pour réduire la précarité dans laquelle vivent de nombreuses familles, nous n’allons pas nous en sortir. Une organisation qui travaille avec les enfants ne peut nier cet aspect. C’est pour cela que nous travaillons aussi avec les familles et les aidons à réaliser des projets pour s’en sortir. Le contact avec la famille, comme je l’ai déjà dit, permet également une intervention le plus tôt. Terre de Paix est une structure d’urgence, mais les centres d’éveil, comme nous en avons à Albion, La Valette, Grand-Baie et à la prison de Beau-Bassin, donneront des résultats durables.

 

Geraldine Legrand

 

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